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Cabaret Burlesque XIII

Cabaret burlesque XIII : Ema Montès, Lalla Morte & cie

Le cabaret burlesque, revue d’octobre : compte rendu subjectif d’un néophyte.

Mercredi 9 Octobre 2013, Shag café (38)

J’aime Ema Montes. Je n’ai aucun grief contre Ema Montes.

Ema Montes est formidable. J’avais promis à Lalla Morte que je débuterai mon article par ces mots, ce qui ne m’empêche pas d’être réellement sincère. Je vous assure.

J’ai passé quelques instants à discuter avec Ema… Oups pardon je corrige : j’ai passé quelques instants à écouter Ema discuter avec moi et ce furent des instants de délices purs. Ne serait-ce que la truculence de son langage qui ravirait le plus exigeant des fans d’Audiard. C’est un mélange improbable somme toute : des anglicismes très « artistes » mêlés à des expressions colorées et surprenantes dans des phrases sans fin ou l’exubérance ne laisse place qu’à l’attente, brève mais assurée, de l’assentiment du public. Jubilatoire.

Elle connaît toute la sphère burlesque française et a un avis tranché, voire manichéen, sur nombre de lieux et personnes gravitant dans cet univers. Il n’appartient qu’à elle de dévoiler le détails de ses opinions, je n’en dirai donc rien; mais quand je pense à tous ces inventeurs prétendus du burlesque européen, ces cons mal-comprenants, les plagiats, les hypocrites, les opportunistes, décrits avec anecdote à l’appui (en français, le masculin l’emportant sur le féminin, on comprend sans aucun doute que ma phrase n’englobe pas que la gente masculine, même si par ailleurs le poète dit : il y a plus de cons que de femmes), j’en rigole encore. Il faut dire que ma naïveté fait de moi un spectateur idéal, je n’ai en effet rencontré jusqu’alors que des personnes parfaitement cordiales et correctes dans le burlesque, et j’ose croire, ou tout du moins espérer, que cela durera. Elle m’aura en quelque sorte déniaisé. Toujours est-il que vous comprenez bien pourquoi j »affirme ici haut et fort qu’Ema Montes est une femme formidable.

L’autre facette du personnage qui m’a littéralement bluffé: c’est ce discours quasi obsessionnel sur ces prétendues imperfections, difformités conquises au fil des siècles : depuis sa plus tendre enfance et ce méchant accident, quand un môme un peu hyperactif lui a écrasé avec un tricycle les pieds, elle avait trois ans, jusqu’à, quelques décennies plus tard, ce coup de sabot dans le visage par un poney un rien trop fougueux, (encore quelque chose ayant rapport au pied en définitive)… Il lui manque tout de même une verrue avec une petite pilosité glamour, et tout le monde l’aura remarqué : malgré ses trois cent trente ans et quelques poussières, notre fée carabosse du burlesque sait occuper la scène, même hors scène. Je l’adore, même si après cet article elle me rangera définitivement parmi les quatre vingt-dix pour cent d’hommes qui lui font regretter son hétérosexualité (dixit).

Cabaret Burlesque XIII

Je parle beaucoup d’Ema parce que je n’ai encore jamais eu l’occasion de le faire malgré son passage précédent ici, à Grenoble, au Cabaret Burlesque; je parlerai moins de Lalla car je me suis déjà attardé sur son cas quand la dernière fois (cliquez ici pour lire l’article) elle vint et nous fit part de sa rencontre improbable dans le train (avec un homme portant un corset victorien). A ce jour, d’ailleurs, personne n’a revendiqué être cet individu !

Cela étant dit ce cabaret, le treizième, fut fort heureux. Et nous donna son lot de surprise. Tout d’abord, un monsieur loyal nouveau. Au très féminin Martini Cherry succède El Manufico, robuste et viril bateleur de foire, le visage peint de blanc, un voix de stentor et une présence généreuse. Le registre est différent mais le personnage à une réelle identité aussi, proche de ces harangueurs d’antan, annonçant femme à barbe et homme fort, et toutes attractions freaks en vogue. Et aussi un assistant de dernière minute, Robin, que El Manufico, présentera comme étant Robin probable ou robin trépide, je ne sais plus.

Le premier numéro met en scène Ema : avant même de fondre devant la sensualité légèrement trouble de cette fumeuse d’opium, je suis cueilli par la musique – car on n’entends plus guère je trouve Ryuchi Sakamoto; et le thème du film Furyo, que j’écoutais en boucle quand il est sorti, me fait l’effet d’une madeleine de Proust. Banquette noire, pipe à opium, allumée par l’accessoiriste sus-cité, et qui sent le papier d’Arménie (odeur agréable au demeurant), un portant de longs fils noirs comme un cabine arachnéenne en milieu de scène, suivi de lumières et le final avec bombe de pétales de rose (dirait-on), il y a dans toute cette ambiance extrême orientale de fumerie et de glamour comme une densité, et malgré toute la volatilité de la fumée et des fantasmes qu’occasionnerait la drogue le corps, gracieux, dit qu’il est le sanctuaire de cette félicité.

Ah, ça y est je me souviens, l’assistant se nomme Robin Croyable, beau gosse à rouflaquettes. Et la stage kitten, timide, une élève de l’atelier tenu par Ema la veille, se nomme Angélique.

Cabaret Burlesque XIII

Numéro suivant : le beau gosse arrive sur scène, sur une musique année 30, avec une valise, il fume une clope, semble attendre, et être un peu éméché. Quelqu’un frappe dans la valise. Il l’ouvre et en sort, les yeux bandés et en robe de mariée, Lalla Morte. Il s’enfuit. Ah les pleurs de cette mariée qui déchire sa robe pour s’en faire des mouchoirs afin d’éponger sa peine, sur Stormy Weather ! Lalla danse en pointes, ouvre une ombrelle d’où pleuvent des plumes blanches, passage d’une beauté à couper le souffle. A la féminité de l’univers d’Ema réponds la fragilité de Lalla. Les deux font écho, et le spectateur retient son souffle. Lalla rentre dans sa valise, Robin Croyable l’emporte (je me demande soudain s’il ne s’agit pas là d’une métaphore sur le fardeau du mariage).

La première pause, ainsi que le fut le début de soirée, et que le sera le second entracte, est tenue par l’orchestre maison, le Shag Band : le pianiste, « chapeau », lâche la bride à son stride entraînant … Le temps file vite, second acte.

Monsieur rouflaquettes revient avec sa valise, et l’abandonne là. Sur une musique de fakir et de charmeur de serpent, Lalla sort de la valise dans une tenue noire d’ou elle fait jaillir ses bras gantés, avec des allures de reptiles, des cobras sans doute, rouges. Puis s’ensuit une mise en scène mêlant au jeu des gants une chorégraphie avec des éventails magnifiques aux plumes d’un vert anis somptueuses. Que penser de ces gants rouges qui percent le mur de ces plumes vertes, avec une évidente sensualité ? Cette prestation orientale donne une ambiance très début de siècle au spectacle, période ou cet exotisme prétendu subjuguait également le public. Et la fluide Lalla gratifie encore ce scénario d’une légèreté envoûtante.

Notre bateleur de foire,El Manufico, est aux anges, il nous convie ensuite à un univers qui lui est proche puisque le numéro d’Ema et celui de l’homme fort, personnage traditionnel des cirques d’antan s’il en est. Celui-ci à sa virilité mise à mal, on lui crève les muscles (ces baudruches!) ce qui lui permet de découvrir sa part féminine, et quelle femme ! Et aux altères succèdent les éventails, la pesanteur de la virilité détrônée par la légèreté de la plume et de ce qu’elle peut nous révéler. Encore une fois les numéros des deux artistes se reflètent, correspondent. Reptile ou altère, les symboles sont révélateur, non ? Entracte.

El Manufico fait éteindre la lumière, toute la lumière, salle, bar, cuisine, extérieurs, l’établissement est plongé dans l’obscurité totale, puis on allume des lumières noires. Une silhouette s’installe devant, qu’on ne reconnaît pas encore, puis la silhouette se peint… Littéralement se tracent avec les doigts des lignes de peinture sur le corps, on croit reconnaître Lalla et c’est elle effectivement, on croit deviner qu’en dehors des quelques traits de peinture qu’elle dessine en ondulant, dansant, elle ne porte rien. De long traits bleus (c’est en réalité une peinture blanche) quelques traits rouges, l’effet est saisissant, entre sensualité et pure magie, un réel chef d’œuvre. Quand la lumière se rallume, elle a disparu.

Cabaret Burlesque XIII

Le numéro final, que j’avais déjà eu le plaisir de voir d’Ema, est celui de l’écuyère. Vous l’avez deviné, Ema à fréquenter le monde de l’équitation, et ce show là est un vibrant hommage au cheval, dont elle a saisi la gestuelle la plus gracieuse et la plus envoûtante, vous savez: ces pas de danse qu’ils font, ces saluts en pliant une jambe, obéissant à la légère injonction de la cravache. Et une fois encore je suis hypnotisé par le charme de ce numéro, plein d’une esthétique quasi victorienne; et ce quelque chose qui, avec une certaine évidence touche l’artiste, nous émeut.

Et comme chaque visite de Lalla, nous autorise un événement improbable, je ne peux m’empêcher de narrer le spectacle surréaliste auquel j’ai eu le privilège d’assister dans les loges. Un léger incident avait dû entraîner le déversement à même le sol d’une demi tonne de paillettes, le sol était comme nappé. Et nos deux performeuses avaient récupéré deux mini aspirateurs (vraiment petits, voire ridicules) et un balai et s’évertuaient, dans des tenues guère appropriées à ce genre d’exercice, de retirer du sol la moindre petite étoile brillante. On eut dit deux ménagères un peu (c’est un euphémisme) excentriques et totalement maniaques traquant l’ennemi. Ah, comme je regrette de n’avoir pas eu d’appareil photo ! Je ne sais comment vous expliquer tout le burlesque (dans toutes les acceptions du terme) de la scène.

Pour ajouter une dernière touche au tableau, le sieur Robin, assistant de circonstance, fait métier, réellement, d’artiste de cirque. Alors je l’ai dit au début de l’article : j’aime Ema Montes. J’aime Lalla Morte. Lalla aime Ema. Faire la liste des gens qu’Ema aime est sans aucun doute plus rapide que d’énumérer ceux qu’elle conchie avec une verve sidérante et malgré tout très affectueuse. Cela dit Ema aime Lalla. J’aime ces gens.

Pour conclure je citerai Ema qui, parlant du burlesque, disait : « Arrêtez d’en faire une plaisanterie, faites-en un art. »

Indéniablement, ce que ces femmes firent.

Marc TRESVE pour Folie Vintage

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