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Le rouge toujours

Des beautés pharaoniques aux pin up des années 1950, le rouge à lèvres a toujours exalté la générosité des bouches féminines. Malversation satanique ou expression de la femme libérée, l’artifice serait bien plus qu’un bâton de maquillage.

L’histoire du rouge ne date pas d’hier, car selon les archives, il remonte à l’Antiquité égyptienne. Les Égyptiennes prônaient « les cils noircis ou épilés, les pommettes rosies, la bouche rosée ou carminée » (1). Vermillon, carmin ou grenade, ce camaïeu de tons hypnotisait et sublimait les lèvres afin d’en faire un objet de séduction. Des siècles plus tard, les empereurs romains rehaussent leurs lèvres d’une pointe de rouge. Sous le Moyen Âge ecclésial et chaste, se maquiller était réputé comme un acte satanique et de péchés… Tertullien écrit : « Ce qui est de nature est l’œuvre de Dieu, ce qui est factice est l’œuvre du Diable.»

Il faudra du temps pour que le rouge à lèvres soit admis en Occident. Pour autant, quelques manuels de secrets de beauté apparaissent au cours du XVIe siècle. Les femmes rougissent alors leurs lèvres avec un mélange à base de poudre d’insectes, troqué contre des pommades au jus de raisin, de figue ou de mure un siècle plus tard. Ces couleurs foncées contrastaient avec la blancheur de la peau, autre symbole de beauté de l’époque, le bronzage étant réservé aux paysannes ou au petit peuple… L’archétype de la femme doit se parer de trois choses rouges : les lèvres, les joues et les ongles. Vers 1540, le bénédictin Agnolo Firenzuola réalise une série de conférences sur la beauté, décrivant comme esthétique « la bouche fontaine de toutes les douceurs amoureuses petite ne découvrant que les cinq ou six dents du haut ». Les artistes italiens utiliseront dès lors ce modèle pour peindre leurs demoiselles, à l’image de « La Vénus au miroir » de Titien, dont le carmin des lèvres contraste avec la clarté de la peau.

Dans la cour du Roi Soleil, les coiffeurs rivalisent d’ingéniosité pour élaborer des coiffures toujours plus hautes, plus élaborées et plus comiques les unes que les autres. Quant au maquillage en lui-même, on ne le quitte pas de la journée. En effet, les femmes sont pomponnées de jour comme de nuit, le nude et le naturel tout court est proscrit et seul le rouge est adoré. À l’époque, les femmes font une telle consommation de produits de beauté qu’on pense leur imposer un impôt pour renflouer les caisses de l’État ! Essentiellement utilisé par les courtisanes, il est alors mal perçu par les sociétés aristocratiques et religieuses. Il faudra attendre plusieurs siècles pour le voir gagner ses titres de noblesse. Ci-dessous, les dames de cœur du Roi Soleil.

À l’heure du dandysme et du romantisme, seules les dames légères, comédiennes ou demi-mondaines, usent de cosmétiques voyants. Teint blafard, maquillage maladif et verdâtre, elles « marchent deux à deux, poudrées et fardées (…) les lèvres cerclées d’un rouge fracassant » (2). À l’image des Égyptiennes, ce « rouge fracassant » sert à illuminer leur visage, et invite les hommes à la caresse. La beauté artificielle devient idéale au détriment de la beauté naturelle. Sur le visage, le rouge ajoute « la passion mystérieuse de la prêtresse ». Les peintres illustrent alors cette luxure dans le rouge des lèvres, offrant aux femmes un statut d’idoles de la décadence. Ci-dessous, La Goulue entrant au Moulin Rouge de Toulouse-Lautrec.

Les fards à lèvres se présentent alors sous une forme crémeuse, voire liquide. Le conditionnement se fait dans des petits pots ou des fioles et l’application au doigt ou au pinceau. Plus tard, le rouge prend la forme d’un « boudin » fait à partir de pulpe de raisin qui lui donne sa couleur.

En 1870, c’est la révolution : la maison Guerlain commercialise Ne m’oubliez pas, le premier tube de l’histoire du maquillage moderne fabriqué à partir de cire de bougie parfumée, en étui-poussette rechargeable. Un étui-glissette en papier carton signé Roger & Gallet apparaît aussi vers 1880. En 1924, Guerlain sort un nouveau modèle, Rouge d’Enfer, qui s’ouvre et se ferme en tirant sur un pompon.


Pendant la Première Guerre mondiale, l’époque est grise, les femmes apportent la couleur. Les hommes sont au front, elles relèvent la tête, se maquillent en public et fument !

Les formules continuent de se raffiner, et 1927 marque la naissance en France du premier rouge à lèvres longue tenue : Rouge baiser, élaboré par le chimiste Paul Baudecroux. Une véritable petite révolution : c’est le premier rouge indélébile. Il « résiste à tout, même aux baisers ». Son créateur aurait trouvé son nom en écoutant une œuvre lyrique. Sa notoriété doit également beaucoup à son logo, dessiné en 1949 par René Gruau. Avec cette identité visuelle, une femme aux yeux bandés et aux lèvres fardées de rouge, symbolisant la séduction et l’élégance made in France, Rouge baiser traversera l’Atlantique, et Audrey Hepburn en fera son rouge à lèvres préféré. Rouge baiser marque également la fin définitive des fards à lèvres en pâte ou liquide. C’est sous ces formes que les comédiennes et les demi-mondaines, qui font métier de leur beauté, l’utilisent alors.

Durant la Seconde Guerre mondiale, l’industrie cosmétique est privée de la plupart de ses matières premières. En 1943, Shiseido procurera un kit de beauté à toutes les travailleuses volontaires dans les usines de munitions. On y trouve un petit bâton de rouge dans un conditionnement en bois. Cette maison nipponne fondée en 1872 lancera son premier beni ou rouge à lèvres en 1922. À l’époque, la tradition japonaise réserve l’usage des luxueuses formules colorantes aux célébrations.

Première collection de prestige pour la marque en 1951. Avec la fin de la guerre, le Japon est sous influence américaine. Les modes de vie changent et Shiseido rénove son rouge à lèvres De Luxe avec une proposition de 13 teintes.

La fabrication des rouges à lèvres s’est ensuite élaborée sur plusieurs nouvelles techniques. En 1969, le confort et la douceur sont assurés sans utiliser la traditionnelle cire d’abeille. Ensuite, on axe sur la capacité protective et hydratante du rouge à lèvres. Depuis, la technologie du rouge ne cesse de se perfectionner. L’histoire du rouge est tumultueuse, mais toujours gage de féminité et de sensualité. Aujourd’hui, les maisons de beauté rivalisent d’ingéniosité pour peaufiner leurs formules, leurs textures et leurs étuis.
Chevelure blonde peroxydée, rouge à lèvres carmin ancré sur les lèvres et eye-liner noir pour souligner son regard, Marilyn a instauré cette signature devenue depuis un classique de la beauté aujourd’hui encore réinterprété.


(1) (2) – Dominique Paquet, « Miroir, mon beau miroir, histoire de la beauté  »

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