Home / Années 40 / Zazou
zazou2

Zazou

par Raoul d’Aubervilliers.

[quote style= »1″]Le zazouisme serait… un refus boudeur des réalités, de l’allure militaire, des gestes brefs et des cheveux courts. Pierre Ch. – Août 1942[/quote]

Ainsi s’exprime, en août 1942 dans son journal intime, Pierre Ch. (1), témoin du phénomène zazou … L’homme, la cinquantaine bourgeoise, a un regard ironique sur cette jeunesse décalée dans cette France occupée ! Et cette réflexion n’est pas sans rappeler ce que rabâchaient nos « vieux » à la fin des années 60 en parlant des hippies !

(1) Ce « journal de guerre » écrit par monsieur Pierre Ch., a été tenu par son auteur d’avril 1940 à février 1948. Cet ouvrage singulier, qui m’a été confié par une amie, est manuscrit sans ratures sur 4 cahiers d’écolier. A longueur de page, cet homme instruit, officier de réserve en septembre 1939 sera témoin de la débâcle de mai-juin 1940. D’abord stupéfait par une armée française qui fuit sans se battre, tels sont ses propos, il pose un regard acerbe sur un citoyen français plus enclin à sa survie personnelle qu’au sentiment patriotique et à une volonté de solidarité envers son prochain… Démobilisé le 1er août 1940, il regagne son domicile à Pontoise dans l’Oise et continue à longueur de page, d’abord sur un ton aigri puis désabusé, à dépeindre ses congénères qui, à son grand désespoir, semblent vouloir continuer à vivre comme avant la catastrophe, comme si rien ne s ‘était passé, tout en cultivant un individualisme forcené !

La musique Jazz

Impossible de parler du zazou sans évoquer ce qui l’anime : la musique jazz ! Parce que sans le jazz, il n’y a pas de swing et sans le swing, il n’y a pas de zazou !

Le jazz sous l’Occupation…

Contrairement à une idée préconçue, le jazz n’a jamais subi en France une quelconque interdiction de la part des autorités allemandes, comme il en fut en Allemagne et dans les autres pays conquis (Il sera néanmoins interdit en Alsace – Lorraine, régions « annexées » par l’Allemagne). Tout au long de la guerre, le jazz n’est pas absent de la scène parisienne, bien au contraire. Après quelques jours de perturbations dues à l’entrée du soldat allemand dans la capitale, l’activité dans lieux de spectacles reprend de plus belle, attirant bien vite une clientèle abondante et hétéroclite, composée de représentants des forces d’occupation mais aussi de français peu gênés par cette promiscuité… Et dans ces salles de spectacles le Jazz est très souvent présent.

Il est incontestable que le jazz est, pour les autorités allemandes, une musique « décadente, nègre… juive de surcroit » et contraire à l’éthique du Reich ! C’est certainement pour éviter de heurter l’occupant que les titres des standards américains seront d’ailleurs traduits en français ! Mais indépendamment de cette précaution, beaucoup de musiciens de jazz ont la possibilité d’exercer leur métier, bénéficiant d’une certaine bienveillance de la part de l’occupant, même pour des artistes comme le « manouche » Django Reinhardt !

Jazz et swing ne sont pas non plus des mots tabous, loin s’en faut… Au début de l’année 1941, l’orchestre du « Jazz de Paris » se produit dans plusieurs cabarets. Le compositeur et chef d’orchestre Robert BERGMANN fonde et dirige l’Orchestre Symphonique de Jaz … Au théâtre du Gymnase, en mars 1941, on ressort également la pièce de Marcel Pagnol « Jazz » datant des « années folles ». En février 1942, un « festival swing » a lieu à la salle PLEYEL au profit des musiciens prisonniers et de leurs familles et du « Secours National – Entr’aide d’Hiver du Maréchal ». Toutes les vedettes du jazz français, annoncées comme telles, y seront rassemblées !

[quote style= »1″]Le swing… Religion nouvelle, sévissant jusque dans les plus petites villes : il faut être initié, car pour le profane, ce n’est qu’un cassement de tête effroyable… Jeunes gens bourgeois et jeunes filles, descendants de médecins et d’avoués austères, hurlent, gesticulent et scandent la cacophonie comme des « derviches – tourneurs » qui dépasseraient la transe de bonne aloi. Quelques soldats et officiers allemands sourient. Leur Führer leur a dit que la France est un peuple « négrifié. Pierre Ch. – Janvier 1942[/quote]

Les zazous

Depuis la fin des années 30, une bonne partie de la jeunesse parisienne se presse dans les concerts jazz de la capitale, scandant du pied les rythmes effrénés des grands orchestres swing de l’époque…

Les « swing »

D’abord appelés simplement les « swing » ou « petits swing », ces jeunes seront rapidement nommés « zazous » ! La provenance du mot viendrait de l’onomatopée « zazou – zé » utilisée dans le « scat », forme de jazz vocal où l’onomatopée remplace les paroles. « Zazou » est utilisé la première fois en France dans la chanson de Johnny Hess « Je suis swing », enregistrée en 1938 et dont le refrain chante : « Je suis swing, je suis swing… Zazou, zazou, zazou zazou zé… » (Il est probable que l’onomatopée vienne, à l’origine, du morceau de jazz « Zaz Zuh Zaz » enregistré en 1933 par Cab Calloway).

Conflit des générations

Le mouvement Zazou, sans être un « réseau » de résistance, reste néanmoins animé d’un sentiment politique de contestation et de révolte par l’inertie. Mais peut-être plus simplement, c’est la manifestation exacerbée de l’éternel conflit des générations !

[quote style= »1″]Le conflit des générations est vieux comme le monde, mais les périodes troublées le rendent plus aigu. Les jeunes accusent les vieux de n’avoir rien prévu : les vieux en veulent aux jeunes de n’avoir rien fait. Puis surviennent les tout-jeunes qui, à 15 ans, « balayent les préjugés de leurs parents » !… Vers 1900, nous attendions d’avoir 20 ans pour discuter entre nous, en grand secret, les idées reçues et pour y apporter de timides rectifications. La jeunesse actuelle est plus pressée : elle ne rectifie pas, elle pulvérise,… elle envoie au magasin des accessoires tous les préjugés de ses aînés. Pierre Ch. – Janvier 1942[/quote]

Leur revendication se traduit essentiellement par une allure vestimentaire provocatrice. « Jeunesse », un magazine militant pour une jeunesse digne de la révolution nationale, décrit ainsi nos zazous : « Voici le spécimen de l’ultra swing 1941 : Cheveux dans le cou entretenus dans un savant désordre, petite moustache à la Clark Gable, veste de tricot sans revers, pantalon rayés, chaussures à semelles trop épaisses, démarche syncopée… »

Les zazous sont de grands amateurs de motifs à carreaux. Les garçons portent des pantalons étroits et courts qui s’arrêtent à la cheville. Leurs pieds sont chaussés de souliers à semelle compensée. Leur cou est serré dans un col de chemise relevé et retenu par une épingle et orné d’une cravate étroite. Surtout, le zazou porte une veste longue, large ou cintrée qui lui tombe sur les cuisses, provocation évidente alors que les vêtements et les articles textiles sont rationnés à partir de 1941. Leurs cheveux brillantinés descendent sur la nuque et sont longs et remontés en frisottant sur le devant : encore un pied de nez à un décret de 1942 obligeant la récupération des cheveux dans les salons de coiffure pour en faire des pantoufles ! Les filles, elles, portent souvent des cheveux qui tombent en boucles sur les épaules. La couleur blonde est de mise. Elles se fardent avec un rouge à lèvres très rouge et se cachent les yeux derrière de grosses lunettes noires. Ces demoiselles portent des vestes aux épaules carrées sur une jupe courte et plissée qui s’arrête au-dessus du genou ! Leurs bas sont rayés ou à résille et leurs chaussures sont à semelle de bois colorée et épaisse. Pour le garçon, comme pour la fille, le parapluie est de rigueur. Mais qu’il pleuve ou non, il reste obstinément fermé !

C’est ainsi paré, qu’on retrouve nos zazous à la terrasse du Pam Pam sur les Champs-Elysées où à celle des cafés du Boulevard Saint Michel. Ces jeunes gens passent leurs temps à refaire le monde en critiquant la politique du moment, par provocation… Ils organisent parfois des monômes (le monôme est une manifestation étudiante française qui peut être aussi bien festive que démonstrative en fonction des établissements et des occasions). Ils déambulent à quelques-uns en se tenant par les épaules, en fil indienne et en chantant des « comptines » provocatrices. Vite, ils se retrouvent une centaine ! Au premier agent de police, au premier uniforme vert de gris, c’est la débandade… Gare à celui qui se fait prendre et qui n’a pas ses papiers en règle ! Certains manifestent sur les Champs-Élysées, une canne à pêche dans chaque main : « deux gaules ! ». D’autres, aussi inconscients que téméraires, n’hésitent pas à porter l’étoile jaune avec marqué dessus « zazou » ou « swing » : cette provocation en amène plus d’un à Drancy (d’où ils sont rapidement relâchés) avec pour chef d’accusation : « amis des juifs ».

[quote style= »1″]Jeunes… Jeunesse… Nous les jeunes… A vous les jeunes… ». Ainsi parlent affiches et journaux. A Royan, l’été dernier, un vieil ouvrier disait, en montrant des couples sur le sable (le couple moderne, ou swing, totalise en général 35 ans) : «Et c’est ça qui veut nous mener… ». Entre la jeunesse, qui s’émancipe et parfois se débauche, et la vieillesse qui se renfrogne, il reste un terrain d’échange de pensées, le ravitaillement, grande ressource des familles, autour de la table et sous la lampe. Pierre Ch. – Janvier 1942[/quote]

Depuis juin 1940, pour réagir au désastre de la débâcle et à la demande d’armistice qui en a suivi, le gouvernement de Philippe Pétain entreprend une campagne de nouvelles réformes dans le cadre de sa « Révolution Nationale ». Dès 1940, Vichy crée un « Ministère de la Jeunesse ». Ce ministère se montre très préoccupé par l’éducation de la jeunesse française. Elle exhorte morale et productivité – Travail-Famille-Patrie – et le nouvel Etat voit en ces zazous une influence rivale et dangereuse pour sa jeunesse. Si le jazz reste toléré par les autorités d’occupation et par la politique vichyste, il n’en sera pas de même pour nos zazous !

[quote style= »1″]C’est swing… Es-tu swing ? Le swing, c’est un rythme de vie et de danse, c’est une manière « moderne » de penser et d’agir, c’est être « jeune », c’est effacer 1940, c’est écarter doucement les bons vieux qui se sont battus en 1914 et qui, depuis, mâchonnent toujours les mêmes vieux thèmes. Radio – Paris et son jazz… travaillent tous les jours… « Je chante » et « y a de la joie » seraient de vieux refrains, mais les chanter maintenant, en hymne aux temps nouveaux, ça c’est « swing » !… Soyez tous swing ! Mais je vous souhaite de ne pas vous réveiller trop durement dans un camp de jeunesse d’où les mots anglais seront bannis et où les pick-up vous assourdiront de cantiques Kraft – Durch – Freude. Pierre Ch. – Janvier 1941[/quote]

A longueur d’articles, les journaux de Vichy déplorent la décadence qui affecte la morale française et ils considèrent les zazous comme un ramassis de tire-au-flancs égoïstes. Entre 1940 et 1943, la presse publie plus de 100 articles contre le phénomène zazou. En 1942, le régime de Vichy se rend bien compte que la renaissance nationale qu’il espérait voir se réaliser par les jeunes est sérieusement affectée par un rejet généralisé du patriotisme et de l’éthique du travail. Pour le zazou, jouer l’esprit de contradiction reste primordial et il s’arrange pour le faire savoir ! C’est ce qui constitue l’élément essentiel de sa philosophie. Cette prise de position et cette attitude « j’ m’en foutiste » leur amènera beaucoup de problèmes dès 1942.

Les zazous deviennent « l’ennemi numéro un » de l’organisation de la jeunesse nationaliste des Jeunesses Populaires Françaises. « Scalpez les zazous ! » est devenu leur mot d’ordre. Des escouades de la J.P.F, armées de tondeuses et de ciseaux, attaquent les zazous ! Des rafles commencent à avoir lieu dans les bars et les zazous se font tabasser dans les rues. Beaucoup sont arrêtés et ceux en âge d’être mobilisé pour les chantiers de jeunesse, seront envoyés à la campagne pour travailler aux champs. À ce stade, le déclin des zazous est annoncé. Les zazous entrent dans la clandestinité, se terrant dans leurs salles de danse tandis que la résistance officielle les soupçonne d’adopter une attitude apathique, voire désinvolte, envers la guerre en général.

De nouvelles rafles de jeunes gens « swing » ont eu lieu aux Champs-Élysées ainsi qu’au quartier Latin Le préfet de police de paris vient de charger le préfet de la brigade mondaine de faire opérer par ses services quelques rafles dans les cafés à la mode et les bars élégants fréquentés par ces nouveaux « Incroyables ». La première descente de police, dans un grand café du quartier des Champs-Élysées, avait amené des vérifications d’identité pour une soixantaine de jeunes gens de moins de vingt et un ans surpris à boire l’apéritif interdit ou ne pouvant justifier d’une occupation définie. Une nouvelle opération de police a eu lieu dans un autre établissement réputé pour l’extrême jeunesse de sa clientèle. Une douzaine de jeunes « zazous » ont été appréhendés. Le « panier à salade » prit alors le chemin du quartier Latin et s’arrêta à proximité d’un des principaux cafés du boulevard Saint Michel. Là, les inspecteurs procédèrent à de nombreuses interpellations et la voiture cellulaire étant surchargée, le commissaire fut obligé de faire monter quelques « moins de vingt ans » dans sa propre Voiture et de regagner à pied le quai des Orfèvres. Une foule goguenarde se réjouissait du spectacle, mais se posait la question que nous posons à notre tour : « S’il est bon de mettre un terme à l’oisiveté de ces jeunes aux occupations louches, pourquoi ne pas en demander compte aussi aux parents qui devraient les surveiller ? »

Les Jeunesses populaires françaises communiquent : Dimanches dernier, à Neuilly, un groupe important de jeunes, appartenant aux Jeunesses populaires françaises, a corrigé quelques « swing ». Les cheveux abondants de ces nouveaux Incroyables commençaient sous l’action des tondeuses à joncher le trottoir, quand la police jugea utile de défendre les « Zazous » qui piaillaient. Spontanément, la foule défila derrière les appréhendés, au chant de Maréchal nous voilà…

Un article de Raoul d’Aubervilliers pour Folie Vintage.
Lire l’article à propos de l’association Virges Armes
http://www.virgesarmes.com
http://commeen40.virgesarmes.com

Be Sociable, Share!

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*