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Gatsby le magnifique : un livre, deux films

Pour les jeunes générations saturées d’images et de technologie, et quitte à passer pour un vieux croûton désuet (c’est le mot pour « has been », je crois), je rappelle ici, en note préliminaire, et j’insiste : Gatsby, le magnifique (The Great Gatsby, en V.O.) est un livre. Un roman pour tout vous dire. Et que, pour juger de la qualité d’une adaptation, voire pour juger une histoire, il est préférable d’avoir lu le dit livre. Ce que je fis, il y a plus d’un quart de siècle – je crois même me souvenir que c’était  l’année de la sortie de Grease (quatre ans après la sortie du film de Coppola : The Great Gastby). Je l’ai relu depuis, et la maturité (qui n’est pas propre à l’âge – Fitzgerald ne me démentirait pas) m’y fit découvrir des subtilités de caractères que le cinéma, toujours, peine à retranscrire (et gomme par l’artifice des couleurs).

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Gatsby le magnifique (1925), le plus bling bling des romans de Fitzgerald ! Vraiment ? Tout du moins pouvait-on le penser à l’heure où sorti le film de Baz Luhrmann, toute la promotion du film n’ayant tourné qu’autour du faste, des effets spéciaux, de la musique tonitruante (et anachronique) … et j’en passe.

Peut-être est-ce la le meilleur moyen pour attirer un public que la lecture d’un texte riche mais sans grand rebondissement autre que le final rebutera. S’éloigner de l’esprit du texte serait un moyen de ramener au texte. Un concept que d’autres auront tenté, parfois sans grand succès. Idée que semblait pourtant défendre Mia Farrow, qui joua ( on s’en souvient !!! ) dans la première version en 1974, aux côtés de Robert Redford. Elle pense que le film de Francis Ford Coppola était trop proche de la prose de F. Scott Fitzgerald.

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« Je suis une grande fan de Baz« , confiait-elle au Chicago Sun-Times. « Les précédents films étaient trop soucieux de coller exactement au langage du livre original – comme notre film. Je pense que ça a pesé sur le film… Mais la magie de Baz va lui permettre de créer quelque chose qui lui ressemble plus… Ce sera génial ».
La postérité jugera. Quant à moi, j’avoue avoir un sacré faible pour la version de 1974. Si la réalisation de « Baz« , ajoute du peps à une œuvre plutôt retenue, le plaisir de la découvrir n’efface pas, loin s’en faut, les qualités des interprétations précédentes. Madame Farrow y va sans doute un peu fort. Un livre immense peut bien inspirer deux (ou plus) films géniaux, non ? Quel besoin de les opposer, on les compare déjà bien assez.

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« Je me suis essayé aux scénarios dans le bon vieux temps, avouait Fitzgerald lors d’une interview. Ils me sont toujours revenus refusés. Mais voici que l’on m’adapte à l’écran. (Il s’agit de la première version de Gatsby à l’écran). J’ai idée qu’il doit être difficile de faire entrer ma production dans le moule conventionnel du cinéma, avec sa mièvrerie croissante et son victorianisme installé. Pour moi, quand je vais au cinéma, j’aime voir une agréable jeune fille comme Constance Talmadge ou des comédies comme celles de Chaplin ou de Lloyd. Je ne suis pas doué pour les trucs relevés, ils n’ont rien de vivant pour moi. »
Dont acte. Même si il aime cela, le cinéma est un outil de détente, et même s’il pressent que sa progression est inéluctable, il ne croit pas que le cinéma soit un vecteur calibré pour son œuvre. Coppola sans doute réussi à démontrer le contraire, et Baz s’il ne respecte pas l’œuvre strictement, du moins travaille-t-il le cinéma tel que Fitzgerald le comprenait. « Autant s’insurger contre un paquebot de la Cunard ou contre l’impôt sur le revenu que s’insurger contre le cinéma, dit-il. Le cinéma est la pour durer. » Il n’imaginait même pas que la 3D existerait !

Gatsby le magnifique, le plus bling bling des romans de Fitzgerald ? Pourquoi pas ! Fitzgerald, c’est évident, est Gatsby; son rapport pathologique à l’argent, son rapport aux femmes (à un idéal féminin dont le seul moyen de conquête serait vénal), tout dans ce  roman nous ramène à Fitzgerald. Il le dit incidemment, laisse échapper l’aveu :  » J’ai même épouser l’héroïne de mes histoires. Je ne m’intéresserai à aucune autre sorte de femme. » De fait Zelda, sorte de flapper bourgeoise, refuse Francis tant que celui-ci est impécunieux. Elle ne cède à ses avances que lorsque celui-ci devient riche et célèbre (avec le succès de L’envers du paradis, le premier livre de Fitzgerald) et l’épouse.

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Les déconvenues professionnelles de son père et l’héritage que sa mère reçoit et qui sort la famille de l’inconfort sont sans doute des éléments fondateurs de cette philosophie de la vie ou l’idéal le dispute au pragmatique. L’air du temps finira par transformer la chose en cette insouciance, qu’il décrit souvent comme le bonheur (dans d’autres textes également, ainsi dans le récit largement autobiographique que sera Tendre est la nuit), cette futilité comme une récompense du talent.

À une époque où le talent se mesure à l’audience, fut-elle dopée ou factice, où la réalité se confond insidieusement avec la télé réalité, l’acharnement de Gatsby à paraître, ou plutôt à donner une image de son personnage la plus étincelante nous fait tristement échos. Mais, encore une fois, toute la philosophie de Fitzgerald se résume ainsi.

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Or l’idéal suprême, la richesse qu’il convoite (Daisy), la richesse d’un autre (l’autre c’est le mari de Daisy, vous suivez?, Tom Buchanan, infidèle, raciste, imbu de lui même et de son statut social) ne s’acquière pas si aisément. Et d’ailleurs, comme si ce pêché devait être puni, l’aventure termine mal. Le trésor lui échappe, la fortune lui échappe, et la vie elle même lui est ravie. Les différentes implications de cette fin, par la main de celui qui a été trompé par ceux même qui font le malheur de Gatsby, indique un retour à la bonne conscience, a un équilibre stable des choses après une brise mal à propos. Indique aussi l’iniquité de la vie vue par l’auteur, mais aussi la mesure de son amour pour Zelda, sa femme (à qui le livre est dédié, encore).

Ce qui est grandiose ce n’est pas Gastby, c’est cet espèce d’amour pervers entre John et son épouse : il dépose sa fortune à ses pieds et lui annonce qu’il est prêt à tout, jusqu’au sacrifice, pour elle. Son texte le dit. Et il dit qu’il le fera malgré tout, malgré la conscience qu’il a des nécessités pécuniaires que vivre avec elle engendre, qu’il a conscience que conquérir son amour c’est la respecter en respectant son statut social. Fitzgerald est empêtré dans son éducation victorienne, semble-t-il. Il mélange romantisme et carcan social avec insouciance, se défaisant mal d’une conception à la fois singulière et très répandue de ce que devait être l’idéal féminin au siècle précédent. Et c’est là que le bat blesse : c’est à une flapper qu’il s’adresse, et en même temps, paradoxalement, c’est cet aspect la de la jeune femme qui le séduit, le côté garçonne.

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Par ailleurs, Tom Buchanan aussi est englué dans le victorien, où l’époux est responsable de sa femme et a l’obligation légale de la protéger. En plus de son sentiment (caricature du riche qui ne prend conscience de la valeur des choses que si on l’en dépossède) de propriété, il prétend protéger Daisy (la protéger des vues d’un voyou, d’un gangster dont elle se serait entichée sans le connaître). Il protège son patrimoine pourrait-on dire.

Tout cela, le film de Baz Luhrmann le montre. Tout ou presque y est dit, mais alors qu’est ce qui fait que, pour un lecteur de Fitzgerald, la magie tarde à trouver son chemin ?

Les scènes de fête époustouflantes, avec cet entertainer quasi sosie de Cab Calloway, c’est flamboyant, mais en même temps trop ou trop peu, mal dosé, la présentation de Gatsby (pour le coup Di Caprio brille de mille feux), c’est théâtral, trop, comme le héros d’une superproduction Disney. Même la B.O ne s’éloigne pas assez du jazz, ou trop. On aurait pu s’attendre ù quelque chose de beaucoup plus électro-swing par exemple. La 3D est omniprésente mais ne sert à rien la plupart du temps, elle gênerait plutôt la visibilité du récit. Certains plans comme celui en chute d’un building, eurent gagné à être plus exploités, il en va de même des plans lors des festivités, de la course en voiture (peu crédible, mais esthétique). La saturation de couleurs, oui c’est du Baz Luhrmann, mais la voix off du narrateur est exaspérante de platitude. Le rythme du film, qu’au mieux on pourrait penser être syncopé, à l’image d’un jazz, est plombé par la mièvrerie du narrateur, Nick Carraway. Or, dans le texte de Fitzgerald, rien n’est mièvre. Est-ce l’acteur (Tobey Maguire qui a déjà cet air lorsqu’il joue Spiderman) ou Luhrmann, le responsable ? Existerait-il dans cette version une confusion entre candeur et mièvrerie ?  J’hésite encore. Les costumes sont magnifiques, mais on les voit trop peu. Daisy-Carey Mulligan (sauf pour ce baiser dans le parc qui, si je me souviens bien, n’existe pas dans le texte original et qui est totalement superfétatoire, si ce n’est pas déplacé, dans le film) joue merveilleusement bien l’écervelée qui oscille entre l’amour idéalisé et la gosse de riche gâtée à outrance, en total mode « princesse » … J’imagine assez l’épouse de Fitzgerald ainsi (en brune).

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Beaucoup de bruit en définitive pour un film qui tient plus du clip vidéo que de la littérature. Et certainement pas le meilleurs de Baz Luhrmann. L’aspect positif cependant, le grand mérite de Baz Luhrmann, a été de montrer la modernité de cette époque. L’énergie, l’intensité… Alors certes les puristes n’y ont pas retrouvé leur petit, ce n’est ni complètement du Fitzgerald, ni complètement du Luhrmann. Un peu comme une valse hésitation. Mais une jeune femme de vingt ans qui venait d’aller voir le film me dit :  » J’ai pleuré. Cela m’a donné envie de lire le livre. » Alors là, je dis : Bravo Luhrmann, c’est MAGNIFIQUE.

Marc TRESVE pour Folie Vintage

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